Algérie

Project Syndicate pour le Quotidien d'Oran L'exubérance brésilienne



Les résultats de la Bourse brésilienne, mesurés par l'index Bovespa qui tient compte de l'inflation, ont plus que quadruplé depuis la première victoire électorale du président Luis Inácio Lula da Silva en octobre 2002, et s'élèvent aujourd'hui à près du double de l'indice record de 2000. En comparaison, le Shanghai Composite n'a que doublé durant cette période, tandis que la Bourse américaine, selon l'agence de notation Standard & Poor's 500, n'a augmenté que de 50 pour cent. À vrai dire, les Etats-Unis n'ont jamais connu une augmentation multipliée par quatre des valeurs boursières sur moins de cinq ans, même durant la bulle spéculative de la fin des années 90.  Compte tenu du fait que Lula est un homme de gauche déclaré, qui compte Hugo Chávez et Fidel Castro parmi ses amis, la performance brésilienne est d'autant plus étonnante. Comment en est-il venu à présider à une telle flambée de la Bourse ? Les Brésiliens seraient-ils trop exubérants ? Serait-il temps pour les investisseurs étrangers de se retirer du marché ?  Les mouvements boursiers ne sont jamais faciles à expliquer, mais il y a des raisons de penser que les Brésiliens sont rationnellement exubérants. Les résultats des entreprises ont évolué parallèlement aux cours de la Bourse. La stabilité et la modération du coefficient de capitalisation indiquent que la progression spectaculaire de la Bourse ne reflète pas uniquement l'enthousiasme des investisseurs.  Au contraire, la question qu'il convient de se poser est pourquoi l'indice boursier n'a pas dépassé la croissance des bénéfices des entreprises. S'il faut se baser sur l'exemple des années 90, la flambée de la Bourse américaine (et d'autres pays) a en grande partie été alimentée par un rapport cours/bénéfices record. En 1998, ce coefficient était de 24 aux Etats-Unis, comparé à une moyenne historique de 15. La progression de la Bourse brésilienne a eu un tout autre point de départ, avec un rapport cours/bénéfices de 5 en 1998.  Quand les résultats boursiers prennent des proportions historiques, une explication apparaît toujours pour les rationaliser. De manière typique, les médias avancent des raisons pour expliquer comment l'économie est entrée dans une « nouvelle ère ». Parfois, les explications ne sont que des affabulations destinées à valider l'optimisme boursier, comme dans les années 90. D'autres fois, l'histoire est plus crédible.  Lula a dit qu'il s'agissait d'un « moment magique » pour l'économie brésilienne. Bien qu'il faille prendre ces termes avec circonspection, les paramètres économiques fondamentaux semblent donner raison au président brésilien. La monnaie nationale, le real, continue à s'apprécier et a doublé sa valeur face au dollar US par rapport à octobre 2002, lors de la première élection de Lula. L'inflation et les taux d'intérêt sont en baisse, le Brésil a une balance commerciale excédentaire, les investissements étrangers affluent et le gouvernement a non seulement remboursé ses dettes, il est devenu un créditeur mondial.  Il semble donc que les investisseurs aient pris la mesure de la vitalité de l'économie brésilienne, suivant de près et la progression des résultats des entreprises et le mouvement. Après s'être sentis bien seuls jusqu'en 2002, les opérateurs brésiliens découvrent aujourd' hui que les investisseurs du monde entier veulent leur part du gâteau.  L'on peut toutefois se demander, à la lumière des scandales liés à la corruption impliquant des membres proéminents du gouvernement, pourquoi le cours de la Bourse n'a pas fléchi. Pourquoi les affaires de corruption n'ont-elles pas provoqué de crises, comme cela a été le cas en Corée du Sud et en Malaisie lors de la crise financière asiatique de 1997-1998 ? En effet, même si ces scandales ont secoué le gouvernement, Lula a été réélu à une nette majorité l'an dernier, et les investisseurs ont continué à alimenter le cours de la Bourse.  L'une des raisons est peut-être que ces scandales ont montré aux investisseurs que la liberté d'expression et la démocratie ne sont pas des vains mots au Brésil. Tant les journaux que les télévisions ont rendu compte sans relâche des scandales, prouvant aux Brésiliens et aux investisseurs étrangers que le système politique était suffisamment stable pour survivre à des critiques féroces.  Lula reste populaire auprès des Brésiliens, parce que sa rhétorique populiste révèle une réelle empathie envers les plus pauvres, et auprès des investisseurs, parce qu'il a toujours modéré son radicalisme pour l'accommoder aux réalités économiques.  Au président bolivien Evo Morales, qui menaçait de nationaliser les avoirs étrangers, il a répondu : « Le radicalisme est incompatible avec le sens commun nécessaire à celui qui gouverne ». Ce mélange de radicalisme philosophique et de pragmatisme économique s'est révélé être une formule parfaite pour faire progresser le Brésil.  Assurément, l'avenir est inconnu. Nous n'avons pas de boule de cristal pour prédire le cours probable du Bovespa. Mais pour moi, cette explication-ci est nettement plus crédible que celle racontée pendant le boom boursier des années 90. *Enseigne l'économie à l'université de Yale.


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