Algérie

Nuit afghane de Mohamed Mokeddem, (Roman) - Ed. Nicolas Philippe 2002



Nuit afghane de Mohamed Mokeddem, (Roman) - Ed. Nicolas Philippe 2002
Extraits

Les éclatements des serrures et du bois le surprirent sous la douche. Le chuintement de l'eau avait tu les premières tentatives de défoncement de la porte au pied de biche. Les coups d'épaule avaient suivi, coriaces, violents.
Affolement, cris de bête surprise dans son terrier, yeux rouge-sang irrités par le savon, saisis par la peur. Il tâtonna dans le noir à la recherche de la serviette, ses lunettes, courut se barricader dans la chambre. Ses appels au secours résonnèrent dans la nuit, se dissipèrent dans le fracas du bois de la porte d'entrée qui cédait, puis celle de la chambre. Ils étaient là, il les sentait, là, derrière lui, leur souffle, leurs mains. Il regarda la rue, le quartier, les bâtiments, entendit les portes et les fenêtres claquer à l'unisson, vit s'éteindre les lumières, celles des voisins, celles des lampadaires, puis plus rien, le trou noir, pas un souffle, plus un murmure, plus une lueur, le monde se recroquevillait sur lui-même, se couvrait d'un silence complice, le laissant seul témoin de son drame dans un espace, le sien, qu'il ne reconnaissait plus ; la chambre s'allongeait à l'infini, sans perspective ; seul l'encadrement de la fenêtre demeurait visible, bornée par une phosphorescence soudaine, marquant le choix entre mourir égorgé ou écrasé dans le vide-noir-sans fond. Il hésita à sauter, non par peur de la mort mais par peur de la rater, de passer à côté, de finir sa vie sur les roues d'un fauteuil. Une main rugueuse le saisit par la nuque, l'enleva du sol pour le renvoyer sur le lit. Un homme nu, transi par la peur, est ridicule; c'est la laideur au naturel, un corps d'homme en croix, écartelé par quatre bras vigoureux: les membres tremblent, la bouche bée, souffle sur le feu qui embrase les yeux exorbités, la langue frappée d'aphasie roule et se replie au fin fond de la gorge, le cœur prend du volume et ses soubresauts saccagent la cage thoracique, le sexe bande au toucher froid de la lame. Tout ça, le temps d'un soupir.
Puis le corps relâche, le cerveau l'anesthésie, le vide de toute résistance, l'abandonne, l'offre au boucher afin de hâter sa mort, lui épargner la souffrance du taureau poussé dans l'aréne. Les trois hommes portaient chacun une cagoule, un sabre et un kalachnikov. Abou Jahl, le chef, l'émir, avança une chaise et la colla contre le rebord du lit, s'assit à cheval entre ses deux compagnons improvisant le cercle d'une cour de justice.
(...)
Je me souviens, aussitôt la porte de mon appartement d’Alger franchie, je l’ai fermée à double tour, puis j’ai sorti la bouteille de whisky de sa cachette habituelle, sous le buffet, et je me suis servi une dose, envie de tout oublier de ce qui s’était passé, le pistolet, la chute, la course effrénée, les blessures…

Il dit : c’est un miracle que je sois encore en vie ! L’écoutait-elle ? Elle, c’est Anne-Dominique, une journaliste de la Dépêche de Nantes. Elle est assise sur le clic-clac au dessus duquel pend une mosaïque de cartes postales de Mascara, sa ville natale. Il lui tournait le dos et parlait en fixant à travers la fenêtre grande ouverte de sa chambre de bonne l’hôtel des Invalides. Un éclair, une averse, l’envolée des pigeons, l’impression du dôme qui éclate et sa tête qui se fissure…


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