Algérie

Les bénévoles du CRA résistent pour perpétuer la solidarité Donateurs en baisse et conditions de travail peu encourageantes



Par Karima Mokrani
Un silence absolu couvre la rue Larbi Ben M'hidi, dans la commune d'Alger-Centre, à quelques minutes de l'appel du muezzin à la prière du Maghreb. La rupture du jeûne pour les habitants d'Alger et ses environs est toute proche. La Grande-Poste congédie les rares personnes encore assises sur les bancs en bois où les tribunes récemment installées par les services de l'APC. La rue Pasteur se vide des derniers véhicules. Le tunnel qui donne sur la place dite «Trois horloges» à Audin, est noir malgré l'éclairage public omniprésent. Quelques ombres humaines prennent tournure sur un coin retiré et silencieux. La rue Mulhouse, un chemin qui monte.

Un resto quelque part
Une famille, composée des deux parents et quatre enfants, dont deux en bas âge, cherche un restaurant. Un resto de la rahma ouvert quelque part dans cet endroit peu connu par les passagers. C'est une initiative du Croissant-Rouge algérien (CRA) et une tradition qui se perpétue chaque année, à l'initiative du même organisme et au même endroit. Une initiative fort louable. Seulement, pour accéder à l'endroit indiqué, c'est encore un chemin qui monte. Les marches d'escaliers sont contraignantes. Une corvée pour les personnes âgées mais aussi pour les SDF nombreux à chercher un repas digne dans cette offre du CRA.
L'endroit est mal situé mais bon! L'essentiel est de trouver quoi manger une fois arrivé sur place. Des voix jeunes sortent de l'intérieur de l'ancienne construction comme pour s'annoncer au visiteur inconnu. Ce dernier qui se cache presque le visage et s'interdit de prononcer mot. «Ce qui me fait de la peine, c'est de les voir avancer ainsi, la tête baissée. C'est cela qu'on appelle raser le mur. Ils ont honte», confie Dehbia, une ancienne habituée de ce travail de solidarité au sein du CRA.
Un jeune bien habillé, n'ayant l'air de manquer de rien, se cherche, lui aussi, une place pour s'offrir un petit repas au milieu des nécessiteux. Cela semble déranger un des bénévoles : «Non, cela c'est pour les pauvres. Allez manger chez vous.» Le bénévole parle à haute voix et gesticule. Et sa réaction n'est pas sans susciter une certaine gêne chez le jeune demandeur d'un repas d'un soir. «Ce n'est pas notre problème qu'il soit pauvre ou pas pauvre. C'est peut être un passager comme tous les autres passagers que nous avons l'habitude d'accueillir chaque soir en pareille période», lance un de ses camarades. Le bénévole sourit alors et dit au jeune : «Je plaisante seulement, allez-vous asseoir, faites comme chez vous.» Difficile de croire qu'il s'agit d'une plaisanterie. Un petit accrochage verbal se fait entendre derrière la salle. C'est sans gravité, rassure Samir, le responsable de ce restaurant durant cette opération de Ramadhan. Samir est à sa quatrième expérience dans la gestion de ce resto de la rahma mais un membre actif du CRA depuis des années : «Cela remonte à peu près au début des années 90. J'ai toujours aimé ce travail de bénévolat.» Il est dans l'enseignement : «Je suis enseignant de français au primaire dans un établissement de la commune d'Alger-Centre». Un éducateur. Quand il voit les jeunes «se chamailler», cela ne le choque pas. «Ils sont trop stressés. Attendez qu'ils servent tous les repas, qu'ils voient les autres manger à leur faim et vous verrez comment ils deviennent calmes et très aimables. Ils font de l'ambiance, surtout celui-là que vous voyez un peu énervé.» Et c'est vrai. Le garçon se calme très vite et retrouve facilement le sourire. Et toute l'équipe autour de lui.

Faire du bien, ce n'est pas chose facile
«Ce n'est pas l'énervement du jeûne mais la peur de ne pas satisfaire ces nécessiteux. C'est un travail difficile. Il y a beaucoup d'engagement, de sacrifice. Nous-mêmes, nous ne mangeons presque rien mais nous ressentons une grande satisfaction quand nous voyons les autres contents de notre service», insiste Dehbia. Une femme d'une cinquantaine d'années, très communicative, engagée dans ces actions depuis toujours, dit-elle. «Vous savez, faire du bien, ce n'est pas chose facile. Ça demande beaucoup de sacrifices.» Mêmes propos tenus par Hassiba, moins jeune mais aussi engagée et dévouée que Dehbia. «J'ai commencé ce travail très jeune. J'ai toujours aimé cela. Cela fait au moins une vingtaine d'années que je n'ai pas goûté à la chorba de ma mère en cette période de jeûne.» Cela lui manque mais ne la dissuade pas de poursuivre sa mission au sein du CRA. C'est un engagement moral : «C'est un engagement moral. Nous le faisons pour rendre les autres heureux. Nous le faisons pour le bon Dieu.» Hassiba se rappelle tristement l'explosion à la bombe survenue à la rue Amirouche, au début des années 90 : «C'était ma première expérience en tant que secouriste. Deux bébés déchiquetés par la bombe. Ce n'est pas joli à voir. Je ne me croyais pas capable de résister à une telle image mais Dieu m'en a donnée la force nécessaire.» Hassiba est fière de toutes les actions qu'elle a bien remplie au sein du CRA depuis qu'elle est membre : «J'ai fait une formation de secouriste et j'interviens pour tout. J'ai été à Aïn Témouchent après le séisme et je suis régulièrement présente dans les opérations de solidarité organisées durant le Ramadhan.» Dehbia aussi est très fière d'elle : «Moi, je travaille à l'Engoa (Sonatrach) à Ouled Fayet. Je suis responsable des femmes de ménage. Je termine mon travail à 16 h et je viens directement ici. Mes cinq filles sont grandes, toutes instruites et elles se débrouillent bien sans moi. Le garçon est marié. Je suis très attachée à ce travail.» S'éloignant un peu des autres, la bonne femme confie que durant toute la période du terrorisme elle a «travaillé avec les patriotes» et quand il y a une opération de don de sang, jamais elle ne la rate : «Je suis à mon 83e don et je suis toujours prête à donner.»

Ambiance conviviale
C'est toujours une question de sacrifice, d'engagement et de don. «Quand on met le pied une fois, on revient une deuxième, troisième'et autres fois», soutient une autre femme, la quarantaine, elle aussi appelée Hassiba. Et celle-ci d'insister : «C'est la même chose pour vous les journalistes. Une fois, un de vos confrères est venu faire un reportage et depuis, il s'est lancé dans cette action de solidarité. Il a demandé une salle des fêtes aux responsables de la commune de Larbaa et l'a aménagé en resto de la rahma durant la période du Ramadhan.» Et celle-ci de signaler un autre fait : «La plupart de ceux que vous voyez là sont des cadres de l'Etat. Des étudiants, des fonctionnaires'et des ingénieurs. Rafik est ingénieur. Chafik est chargé de d'études de marché. En plus de leur travail de servir le repas aux nécessiteux, ils se chargent tous les deux de transporter les bénévoles chez eux une fois tout le travail terminé (vaisselle, parterre'et un briefing à la fin).» Autre fait à signaler, c'est que ces bénévoles ne mangent rien de ce qu'ils préparent. Bien au contraire, ils ramènent de chez eux et échangent avec leurs camarades. Et ils ne mangent pas beaucoup, c'est juste avec quoi rompre le jeûne. Difficile de croire à cela, diront certains, après toutes les histoires qui se racontent sur les détournements au sein du CRA mais l'image est là. Petit lait, salade faite à la maison, des petits sandwichs' chacun sort de son petit sac ce qu'il a ramené de la maison et propose à son camarade d'y goûter un peu. Juste un peu parce qu'il n'y pas assez de temps pour manger. En effet, à peine servis, les plats sont vite débarrassés de la table, lavés et remis à leur place dans la cuisine. Le tout dans une ambiance conviviale. Joviale. Le rire en maître, incarné surtout par ce jeune de 20 ans, appelé Mustapha. C'est lui d'ailleurs qui est chargé d'accueillir les visiteurs. Histoire de les mettre à l'aise. Pour le repas, bon ou mauvais, c'est selon. «Le Croissant-Rouge n'a pas de budget. Nos moyens sont limités. Je me permets de lancer un appel, par le biais de votre journal, aux bienfaiteurs pour nous aider à mieux servir nos nécessiteux.» Moyens limités, conditions de travail quelque peu difficiles mais le désir de servir autrui est plus fort que tout.
K. M.


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