Algérie

L’horaire continu à Constantine, les leçons d'une utopie



La semaine dernière en séance de l’exécutif de wilaya, le wali de Constantine a allégrement empiété sur les plates bandes du MEN. Il prévoit une expérience pilote sur l’horaire continu dans les établissements scolaires de la wilaya. Dans un pays où tout se décide à partir d’Alger y compris un changement d’école pour un élève scolarisé à 2000 km l’information a de quoi surprendre.

Sommes-nous entrés en phase active d’une décentralisation effective des affaires publiques ? Si tel est le cas, les Algériens ne pourront que se réjouir enattendant de plus amples éclaircissements. La pertinence de l’idée l’horaire scolaire continu et l’approche retenue en phase expérimentale d’abord soulèvent bien des questions de celles qui nous éloignent de la simple proposition. Certes, il est toujours réconfortant de voir le débat sur l’école aboutir à des choses concrètes et solvables. Des idées novatrices ont été avancées par le passé par bon nombre d’intellectuels et de spécialistes sans que le pouvoir daigne les entendre, encore moins les écouter. Un pouvoir passé maître dans l’art de récupérer le fruit produit par les neurones de ceux qui n’émargent pas dans son sérail. Passons sur cette honteuse manière d’agir, propres aux politiques qui carburent à la médiocrité. Essayons d’analyser ce qui pourrait s’apparenter à une minirévolution au sein d’une institution réfractaire au changement. En effet, l’application de l’horaire continu, à la mode anglosaxonne, n’est pas une simple coquetterie. Au pays des Beatles, elle s’inscrit dans un projet éducatif qui s’appuie sur une conception globale de l’éducation des enfants. Celle-ci diffère totalement de celle en vigueur dans notre système éducatif alimenté qu’il est à partir du modèle ancien de la France jacobine, monolithique et centralisateur. Le wali a peut-être oublié la désastreuse expérience du début des années 1990 (le temps d’une année scolaire). Il est vrai qu’en Algérie les nobles idéaux sont enterrés aussi vite qu’ils sont annoncés, sans que les ;responsables passent par la caisse pour rendre des comptes. Selon le wali, les élèves du Constantinois auront cours de 8 h à 14 h. A la bonne heure ! Il a affirmé que les après-midi ainsi libérées seront consacrés à des activités autres que celles habituellement pratiquées en salle de classe. Ils s’adonneront aux bienfaits du rattrapage, des activités sportives et artistiques. Sur le plan du principe, il n’y a rien à redire. Il suffit pour cela de jeter un coup d’œil sur l’emploi du temps d’un petit Anglais. Mais là s’arrête la comparaison. Au-delà, il s’agit de repenser de fond en comble en les harmonisant et la stratégie pédagogique et l’organisation socioéconomique.

Obstacles

Nous ne sommes pas en Angleterre où l’horaire de travail des adultes est lui aussi continu, la fameuse semaine anglaise. Imaginons les multiples tracasseries des parents de Constantine confrontés à l’impossibilité de récupérer leurs enfants après les heures de cours. D’autant que ces activités périscolaires dont parle le wali ne figurent pas dans les priorités des concepteurs des programmes. Que valent l’EPS et l’éducation artistique chez nos décideurs, voire même auprès des élèves et des parents ? Des matières bonnes à combler les trous des organisations pédagogiques de nos établissements. Les enseignants qui les dispensent ne sont sollicités que dans le but d’épater la galerie, une fois l’an. Pourtant leur impact sur l’épanouissement de la personnalité des enfants (et des futurs adultes) est reconnu par les spécialistes. Le régime des écoles anglosaxonnes leur confère un statut identique à celui des mathématiques et des langues. Les objectifs visés par chacune de ces disciplines (les différents sports, la musique, la peinture, la danse, le théâtre...) sont répertoriés, maîtrisés et évalués en conséquence. Ils font l’objet d’un suivi aussi méticuleux que celui appliqué aux autres disciplines scolaires, dites « essentielles » ( dixit la pédagogie algérienne). L’évaluation du travail scolaire des élèves anglosaxons s’appuie sur une logique qui positive l’effort. Elle est d’essence formative. Rien à voir avec le tribunal d’excepation en place chez nous qui annihile la motivation aux études dès la première année de l’école. Notre wali n’a pas pris en compte l’état d’esprit des ces élèves jetés tôt dans l’arène de la compétition au détriment de leur vie d’enfant ou d’adolescent. N’a-t-on pas réintroduit le loup des examens/tribunaux dans la bergerie de l’innocence ? L’examen de sixième, les compositions et devoirs à répétition, le brevet en tant que critère unique et inique de passage constituent le menu indigeste de nos enfants. Ils n’ont pas d’autres moyens pour le digérer que la course aux bonnes notes, au copiage, à la triche, au cours appris par cœur, aux cours payants. Des facteurs potentiels porteurs de violence. Ils n’ont pas de temps à consacrer aux activités périscolaires. Et ce n’est pas l’envie qui leur manque. Posez-leur la question et vous aurez la réponse : leur rapport aux activités de l’école et aux enseignants repose sur l’approche commerciale. « Combien cela rapporte dans l’escarcelle de la moyenne de passage ? » Aussi sec et tranchant que l’ukase du banquier ou de l’usurier du coin. Pour se rendre à l’évidence, notre brave wali n’a qu’à s’enquérir de la pratique sportive dans les écoles primaires, à un âge où elle s’impose de façon cruciale. Inexistante. Certes au collège et au lycée, l’élève, quand il n’est pas empêché par ses parents, reçoit une minuscule tranche horaire qui lui assure quelques tours de pistes (et puis s’en va) et encore si l’infrastructure existe. Pas la peine d’évoquer les équipements adéquats, l’encadrement en nombre et en qualité pour assurer ces activités périscolaires. Nous nous contenterons de ces quelques obstacles pour montrer la difficulté d’appliquer en l’état l’organisation pédagogique d’outre-Manche. D’autres existent : entre autres l’adéquation des rythmes scolaires aux rythmes biologiques, un thème pointu qui relève de vraisspécialistes. Sans remettre en cause la sincérité des propos du wali de Constantine, l’observateur averti ne peut que saluer cette initiative. Au moins, nous a-t-elle permis de saisir l’exacte mesure du retard accusé par l’Algérie par rapport aux progrès de la pédagogie moderne. De la modernité, tout court ! La greffe de la semaine scolaire à l’anglaise ne peut réussir qu’à la condition d’un chamboulement de la vie nationale. Faudrait-il encore qu’il soit accompagné si ce n’est précédé par un changement radical des mentalités. Toutefois, rien ne nous empêche d’y réfléchir. Comme l’a fait M. Boudiaf. Un pays qui replonge dans l’archaïsme lorsqu’il s’agit de généraliser le sport pour la gent féminine et où les jeunes ignorent ce que lecture veut dire. Un pays où l’éducation scolaire emprunte les chemins tortueux de la rentabilité économique gommant par là toute la dimension psychoaffective de l’acte pédagogique. Le modèle anglosaxon n’est-il pas une utopie dans un pays qui n’a pas encore recollé au peloton des pays modernes en matière de week-end universel. Loin de nous toute idée défaitiste. Les enfants d’Algérie sont éligibles au bonheur d’une vie scolaire meilleure. Ils y ouvrent droit. Un droit inaliénable. Aux adultes de s’acquitter de leur devoir s’ils ne veulent pas passer devant le tribunal de la conscience universelle. Un devoir à portée de main dont le seul coût est d’ordre idéologique. Pas plus !




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