Algérie

De l'Ukraine au Proche-Orient, mondialisation des conflits non maîtrisés



Publié le 01.02.2024 dans le Quotidien d’Oran
par Abdelhak Benelhadj

A la fin 2021, après une pandémie qui a surpris le monde, le « Jour d'après » a été le jour de la veille. Ce fut difficile mais gérable. Ce fut même l'occasion pour la science et la technologie occidentale, c'est-à-dire américaine, de faire la démonstration de sa créative réactivité.(1)

Les oiseaux de mauvais augure attendront pour proclamer le déclin de l'Occident. Tout semblait aller pour le mieux. Il devait en être bientôt fini de la Russie de Poutine. Cahin-caha, les Israéliens continuaient de tisser et d'approfondir des liens avec leurs « amis » arabes. Le « problème palestinien » disparaissait peu à peu de l'actualité.

Hélas, les projets solitaires coïncident rarement avec le monde. Le réel existe parce qu'il résiste aux calculs et la seule loi de l'histoire, rappelait Max Gallo, c'est la surprise.

Ce serait un truisme que de regarder le conflit entre la Russie et l'Ukraine comme la manifestation d'un conflit mondialisé impliquant une infinité de théâtres d'opérations en mer de Chine, au Sahel africain, en Amérique Latine et évidemment aussi au Proche-Orient.

C'en est un autre que de rapprocher les événements du 07 octobre 2023 et ceux du 22 février 2022.

Dans les deux cas les Russes et les Palestiniens étaient poussés dans leurs derniers retranchements. Fin 2021 l'affaire semblait bien ficelée.

- En Ukraine, bien avant le coup de force de Maïdan (février 2014) les Etats-Unis avaient préparé les Ukrainiens à la guerre et contraints leurs adversaires à l'intervention militaire en élargissant sans cesse l'espace de l'OTAN.

Ce n'est pas la première fois que Washington a recours à ce genre de procédé un peu partout dans le monde.2 A savoir gagner une bataille sans avoir à la livrer.

Ils ne s'en cachent d'ailleurs pas et réaffirment régulièrement leur véritable objectif. Jens Stoltenberg, le secrétaire général de l'OTAN en visite à Washington le confirme ce lundi 29 janvier lors d'une réunion avec le chef du Pentagone, Lloyd Austin. « Notre soutien [à l'Ukraine] n'est pas de la charité ; c'est un investissement pour notre propre sécurité. » (Le Monde, mardi 30 janvier 2024).

- Les Palestiniens subissent une insupportable oppression, exercée à la fois par l'Etat sioniste et par les colons qui jouissent d'une totale impunité.

* L'autorité palestinienne en Cisjordanie est bafouée, dégradée, isolée, réduite en ses prérogatives et en ses décisions précisément pour éroder sa représentativité locale et internationale.

* La « bande » de Ghaza est devenue une vaste prison à ciel ouvert, privée des ressources et denrées essentielles, soumise à un impitoyable embargo et au bon vouloir de geôliers indifférents. Des populations miséreuses entassées en un réduit inhumain. On est très loin des Accords d'Oslo et même du respect élémentaire des Institutions internationales qu'Israël et ses alliés bafouent régulièrement depuis des décennies.

Les Palestiniens n'avaient le choix qu'entre deux destins tragiques :

* soit mourir à petits feux avec la bénédiction de leurs frères arabes qui signent des accords (diplomatiques, économiques, touristiques...) de plus en plus publics et officiels avec un Etat qui n'est plus « hébreux » mais ouvertement, publiquement, exclusivement juif.

* soit mourir debout, les armes à la main, bousculant les légendes d'invincibilité factices d'une machine de guerre et d'un Etat sous perfusion occidentale. Avec le 07 octobre, la Palestine a montré qu'elle est toujours là. Tant pis pour ceux qui croyaient facilement la solder en pertes et profits dans d'obscures tractations « abrahamiques ». Cette opération va avoir des conséquences variables et, dans une certaine mesure surprenantes.

La violence de la réaction des Israéliens est proportionnelle à leur désappointement. Les autres parties contractuelles rasent les murs. Emirs, rois, sultans et autres agioteurs de droits divins font comme s'ils n'étaient pas là et font le gros dos. Jamais, ils n'avaient imaginé les Palestiniens capables d'audace et de courage.

La rue arabe exulte et les régimes fragiles redoutent des ruptures imprévisibles. Qui avait pu imaginer que le suicide par le feu d'un vendeur à la sauvette tunisien allait entraîner en 2011 la chute de Ben Ali et, par ricochet, celle H. Moubarak en Egypte ? La guerre a servi nombre de dirigeants par le passé dans les pays où la démocratie est travestie par d'habiles communicateurs.3 Aujourd'hui, la survie politique de Netanyahu est intimement associée à la guerre. Il a sans doute résisté à la forte envie d'embrasser les leaders de Hamas et de leur envoyer un mot de gratitude.

L'opération menée le 07 octobre lui a offert en effet sur un plateau l'occasion de se maintenir au pouvoir, de consolider le mouvement sioniste radical au sein de son gouvernement, de mobiliser les foules autour d'une utopie mortifère, d'étouffer l'opposition et d'échapper à la justice (au demeurant très accommodante de son pays).

Les Palestiniens, ainsi que nous le notions plus haut, n'avaient aucun autre choix.

L'objectif sioniste est clair : après avoir déclaré constitutionnellement l'Etat d'Israël, pays réservé exclusivement aux Juifs (sans qu'aucune conscience dans le monde ne se lève pour crier à l'abomination)4, les plus « radicaux » veulent achever la colonisation entamée en 1948 et faire disparaître d'une manière ou d'une autre une population palestinienne qui n'aurait pas vocation à habiter en Eretz Israël. Il y a tant de pays arabes voisins où elle trouverait un accueil naturel.5

Les lobbys sionistes américains ont immédiatement embrayé avec les deux « flottes US » (la Vème et la VIème) qui tiennent la région en tenailles. Portes avions, munitions, informations, image de puissances étaient là pour avertir que personne ne viendrait en aide au Ghazaouis sans coups férir.

Iran, Hezbollah, Syrie... ont reçu le message. Mais la palette des coups tordus est vaste.

Le 07 octobre est à multiples détentes. Cela commence par les attaques houthis à partir du Yémen qui vont avec des moyens limités troubler le commerce Asie-Europe, un axe majeur des échanges internationaux. L'attaque dimanche 28 janvier d'une base militaire américaine en Jordanie à la frontière avec l'Irak et la Syrie qui a fait trois morts et des dizaines de blessés parmi les soldats américains, perturbe les calculs de nombreux acteurs des confrontations en cours.

La cohorte des perdants

Zelensky en perdition

L'assistance occidentale à l'Ukraine n'est pas un appoint mineur. Elle représente une condition d'existence. Sans l'aide américaine, l'Ukraine de Zelensky n'existe plus. Le combat de son pays perdrait sa légitime résistance à une agression extérieure et ne serait plus que ce qu'il est : une guerre par délégation dont l'objectif et les enjeux dépassent très largement la défense de l'Ukraine. Ils dépassent aussi les Européens qui font figure ici de preneurs d'ordres.

La fourniture d'armes occidentales de plus en plus coûteuses, nombreuses et puissantes, réclamées de manière incessante à grands cris : Himars, missiles à longue portée (type ATACSMS, « scalps » ou « Storm Shadow »), chars lourds de combat (Leopard, Challenger, Abrams)... n'a pas cessé. La Pologne et la Roumanie y jouent un rôle essentiel. On peut y ajouter des aides plus discrètes mais tout aussi efficaces : la conduite des opérations militaires sur le terrain par exemple via les informations par satellites (publiques et privées) et par de nombreux autres canaux et, sur le terrain, des techniciens expérimentés pour assister les servants ukrainiens et se prémunir contre le trafic d'armes dans un pays connu pour l'avoir élevé au rang de culture nationale.

La destruction et la neutralisation de ces armes expliquent pour une large part l'échec de la « contre-offensive » ukrainienne reconnu comme tel dès l'automne 2023. L'ouverture du front palestinien n'est pas faite pour arranger ses affaires. Une guerre généralisée au Proche-Orient, c'est moins d'armes et de munitions pour l'Ukraine et surtout un affaiblissement médiatique pour une cause qui a déjà beaucoup perdu de sa popularité en Occident. Moins de journalistes, moins de temps d'antenne, moins d'images de l'Ukraine sur tous les écrans et les unes, signifie une catastrophique baisse d'audience pour un président, saltimbanque professionnel, qui organise la guerre de son pays comme un spectacle quotidien. V. Zelensky est aux abois.

Dès le Sommet de l'OTAN à Vilnius, à la mi-juillet, il est mis hors champ. Son aura est ternie. Il n'est plus reçu que dans des enceintes discrètes. Fini les grandes pompes, les grands discours... égards et cérémonies... piédestal d'où il admonestait avec autorité institutions internationales, chefs d'Etat, chefs d'entreprises...

J. Biden n'a le choix qu'entre de mauvaises solutions

Les mésententes dans l'Union Européenne désunie Europe et aux Etats-Unis où les supporters de D. Trump ont le vent électoral en poupe et bloquent au Congrès le paquet d'aide que J. Biden a prévu pour Kiev, réduisent les moyens militaires, mais aussi économiques de l'Ukraine.

L'Europe est la cinquième roue de la charrue. Un vaste marché ouvert aux quatre vents, un bric-à-brac à la Prévert, qui ne possède ni défense, ni diplomatie, ni volonté politique commune pour s'en doter. Lorsque Washington déclenche une opération militaire quelque part dans le monde, il est rare qu'il en informe ses « alliés » (sauf en cas de besoin) alors que ce sont souvent les Européens qui essuient les plâtres.

« Frappez l'Iran maintenant. Frappez fort », a lancé le sénateur républicain Lindsey Graham pour enfoncer la Maison Blanche dans un choix impossible au lendemain de l'attaque du 28 janvier.

La campagne électorale du candidat démocrate se trouve coincée entre le déclenchement d'un conflit immaîtrisable que personne ne veut et l'image d'un « vieillard sénile » incapable de prendre des « décisions courageuses », nécessaires au prestige et à la défense de son pays.

Pourtant, il ne peut pas intervenir, d'autant moins que, jusqu'à lors, aucune preuve n'implique l'Iran dans l'attaque de la base américaine.

Il ne peut pas non plus ne pas intervenir à moins de renoncer à sa réélection.

Bien sûr, J. Biden pourra doser et trouver une cible « consensuelle » qui conviendrait à tous sans conséquences périlleuses pour la paix du monde. Mais ce choix sera difficile. Comment, par exemple, convaincre l'Iran de consentir sagement à un bombardement pour une action militaire dont elle ne reconnaît pas la responsabilité ?

Tous les cow-boys du Congrès, y compris dans son camp, sont sur le pied de guerre. Ils se sont coiffés de leur stetson et armés de leurs Walker Colt ou de leurs Smith&Wesson comme à la belle époque. Quel que soit le choix de J Biden, D. Trump se frotte les mains et pourra commencer à préparer son second mandat.

Une conflagration proche-orientale généralisée, c'est-à-dire impossible à maîtriser, ouvrira une boîte de Pandore et fera exploser le prix des hydrocarbures et des marchandises transitant par l'Océan Indien, la mer Rouge et le Canal de Suez.

Cela ferait plaisir aux producteurs américains de gaz et de pétrole de schistes qui font fortune depuis l'embargo sur les hydrocarbures russes et l'accroissement des importations européennes de produits américains. Mais cela aura des conséquences fâcheuses : augmentation mécanique des recettes russes avec le contournement par l'Arctique du trafic marchand asiatique et notamment chinois. C'est plus court, moins cher et sécurisé. Le réchauffement climatique n'a pas que des inconvénients.

Le plus préoccupant est la relance de l'inflation alors que les marchés attendent avec impatience depuis plusieurs mois la baisse des taux d'intérêt attendue. Cela n'est favorable ni à l'investissement, ni à la consommation, ni à l'emploi ni à la croissance.

On aura beau le cacher l'économie européenne, contrairement à l'américaine, souffre des sanctions infligées à la Russie et de l'ouverture des frontières de l'Union aux produits ukrainiens.

Les marchands, les intermédiaires et les spéculateurs y trouvent leur compte. Mais ni les producteurs (notamment les agriculteurs) ni les consommateurs n'y retrouvent les leurs.

Les manifestations se succèdent en Europe, les régimes politiques basculent les uns après les autres en faveur de partis « populistes », nationalistes anti-européens. Les préoccupations locales économiques et sociales dominent des débats de plus en plus politiques.

Elargir l'espace de l'OTAN, étouffer à petits feux la Russie de Poutine et produire un collapsus similaire à celui qui mit fin à l'URSS, est loin de se réaliser. L'idée du « poison lent » qui finira par produire ses effets est-ce plus qu'un mythe. La Russie s'est préparée à ce conflit et à ses différentes dimensions. Se serait-elle trompée ? Peut-être.

En attendant, c'est la défense ukrainienne qui menace de flancher. Des pertes humaines et matérielles considérables minent l'effort de guerre et le moral de l'« arrière ».

Les aides promises sont bloquées aussi bien en Europe qu'aux Etats-Unis.

Le conflit a vidé les stocks des arsenaux des pays « alliés ». Gagner du temps pour donner à l'Ukraine les moyens de reprendre son combat dans de meilleures conditions dans quelques mois, entreprendre une « économie de guerre » généralisée relève plus de la rhétorique que de la réalité, malgré la pression des « complexes » militaro-industriels qui ont jusque-là largement profité du conflit.

La popularité de la cause ukrainienne est au plus bas à l'intérieur et à l'extérieur. Militairement, politiquement, économiquement, financièrement on atteint des limites.

A près de 30 000 morts et des dizaines de milliers de blessés, et bientôt quatre mois de massacres, médiatiquement plus ou moins escamotés grâce aux réseaux sous contrôle en Europe et en Amérique du nord, l'armée israélienne ne parvient pas venir à bout d'une résistance palestinienne à espérance de vie bien supérieure aux conflits antérieurs (guerre des six jours en juin 1967, guerre d'octobre 1973, confrontation avec Hezbollah en 2006).

Contrairement à ce qui est répété sur les réseaux mondiaux, il ne s'agit pas d'une guerre entre armées conventionnelles. L'Afrique du sud a déposé une plainte pour un génocide systématiquement entrepris condamné par la Cour Internationale de Justice le 26 janvier.

Le mot « génocide » a été euphémisé mais « Israël » et « génocide » ont été étroitement associés comme cause et effet.

On peut défaire une armée mais pas un peuple sous le regard d'un monde instantanément médiatisé. Les Israéliens pourront détruire Ghaza, tuer des dizaines de milliers de Palestiniens et quelques uns de leurs dirigeants. Cela ne suffira pas à effacer la Palestine et sa cause.

En quelques semaines, Israël a perdu un crédit considérable qui pourra même affecter l'histoire de ce qu'il prétend incarner. La forfanterie militaire produit des réputations surfaites et une sécurité factice. Israël n'est après tout que la partie apparente d'un iceberg mondial qui le porte à bout de bras. En sera-t-il toujours ainsi pour l'éternité ?

Pancho, Le Monde, V. 05 juin 1987

Non seulement les conflits ne se résorbent pas mais ils s'aggravent, se multiplient un peu partout dans le monde.

Outre l'Ukraine et la Palestine, l'enfer menace d'ouvrir des succursales à Taiwan, dans les Balkans, entre le Pakistan et une Inde théocratique qui a oublié les principes fondateurs qui ont présidé à sa naissance, entre le Pakistan et l'Iran, entre les deux Corées, entre l'Azerbaïdjan et l'Arménie... Chacun de ces conflits pourrait représenter la mèche qui mettra le feu à une conflagration qu'il sera peut-être impossible de juguler.

Les Nations Unies sont aujourd'hui aussi inaptes et obsolètes que la Société des Nations l'avait été en 1920 à traiter de la guerre et de la paix.6 Le monde d'aujourd'hui n'a plus rien à avoir avec celui de 1945. Il serait temps d'en prendre acte.

A l'évidence, si l'humanité survit à ces crises, la première tâche des nations sera de fonder impérativement un nouveau système de régulation des conflits internationaux et une meilleure administration de la création, de la répartition des richesses et de la préservation de la biosphère terrestre, support essentiel de la vie sur la planète.

Notes

1- Même si Pfizer doit son vaccin à un laboratoire germano-turc (BioNTech). C'est l'Europe qui crée mais c'est l'Amérique qui en universalise les bienfaits (moyennant de très convenables rétributions, cela va de soi).

2- Zbigniew Brzeziñski, conseiller à la sécurité nationale du président des États-Unis Jimmy Carter l'a reconnu publiquement en janvier 1998 : les Etats-Unis sont intervenus en Afghanistan avant même l'entrée des troupes soviétiques en 1979. « Cette opé ration secrète était une excellente idée. Elle a eu pour effet d'attirer les Russes dans le piège afghan. (...) Nous avons maintenant l'occasion de donner à l'URSS sa guerre du Vietnam » écrivait-il à J. Carter.

3- Aussitôt la paix venue W. Churchill, opportuniste roué, a épuisé le carburant qui le maintenait au 10 Downing Street A son retour aux affaires en 1951, il n'avait plus la magie qui avait séduit les Londoniens sous les bombes.

4- Il serait injuste et malhonnête de ne pas faire référence aux nombreuses manifestations anti-israéliennes dans le monde et aux protestations de nombreuses personnalités en Occident et en Israël en soutien à la Palestine. Lire par exemple « Ami-es israélien-nes, voilà pourquoi je soutiens les Palestinien-nes » (https://www.contretemps.eu, 17 octobre 2023) de Ilan Pappe.

5- C'est pourquoi les Israéliens ne parlent jamais de « Palestiniens » mais d'« Arabes ». La guerre est aussi dans le lexique.

6- Il n'est pas suffisamment rappelé que le Sénat américain avait voté contre la SdN et que les Etats-Unis avaient refusé d'en être membres, alors que le projet avait été proposé et défendu par le président Wilson.



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