Algérie

Alger rappelle certaines lignes rouges



Après la Libye, la Turquie lorgne du côté du marché africain. Elle tente d'adapter sa politique d'influence selon chaque cas, allant du militaire à la coopération et les échanges commerciaux. Son niveau de développement lui donne des moyens à faire valoir face aux autres prétendants.Hier mardi, Sabri Boukadoum, ministre des Affaires étrangères, s'est rendu en Turquie. Selon un communiqué de son département rendu public, il s'agit d'une «visite officielle qui s'inscrit dans le cadre de relations bilatérales, et l'occasion d'évaluer l'état de la coopération algéro-turque et un échange de vues sur les questions internationales et d'intérêt commun».
Dans la capitale turque, le chef de la diplomatie algérienne a eu à réitérer la démarche algérienne et sa position sur les questions sensibles en lien direct avec la paix et la stabilité dans la région de la Méditerranée orientale. Longtemps engagée dans le conflit syrien, engluée dans l'affaire du mouvement armé kurde, ses démêlés avec l'Europe de Schengen qui lui refuse l'entrée dans son marché, la Turquie du Président Recep Tayyip Erdogan, chef du Parti de la justice et du développement, imprime un virage à son orientation dans la coopération économique internationale et la recherche d'autres marchés où elle aurait les coudées franches quitte à s'aliéner, voire entrer en conflit, avec l'ordre établi par des puissances sourcilleuses quant à la défense de leur mainmise sur leurs zones d'influence. La crise libyenne lui offre l'occasion recherchée de se déployer dans cette partie de l'Afrique du Nord-Est, où la nostalgie du passé ottoman est un élément de justification.
À travers le cas libyen, c'est tout le rêve de puissance de la Turquie qui s'exprime. Recep Tayyip Erdogan fera irruption dans cette région du Maghreb à la demande de Fayez Al Sarraj, président du GNA (Gouvernement d'union nationale) basé à Tripoli, la capitale. Cela lui confère une légitimité aux yeux des autres pays, en particulier ceux de la rive nord de la Méditerranée, voire encore plus loin. Face aux critiques, Erdogan opte pour un langage qui ne veut souffrir aucune contestation et s'oriente vers une ingérence directe et flagrante dans le conflit libyen et déclare à tous être disposé à apporter tout le soutien militaire au gouvernement reconnu par l'ONU. En conséquence, la crise de la Libye post-Kaddhafi va se trouver exacerbée avec la multiplication des ingérences étrangères. Le pays va vite devenir un champ de bataille du fait de sa position stratégique et ses énormes richesses en pétrole et gaz. C'est l'escalade militaire que beaucoup craignent de voir se transformer en guerre généralisée. Mais fort heureusement, les puissances intervenantes ne veulent pas franchir la ligne rouge et veulent circonscrire la crise dans son caractère local, quoique les moyens militaires humains et matériels soient énormes. On a même vu de nouvelles armes expérimentées. Toutefois, toutes les manifestations de force se sont avérées impuissantes à faire la différence entre les deux frères ennemis libyens, d'où l'impasse. Il faut le dialogue pour une sortie de crise politique, ne cessent de clamer les autorités algériennes.
Ce langage de sagesse et de pragmatisme est celui-là même qui est tenu à l'émissaire d'Erdogan en la personne de son ministre des Affaires étrangères, Mevlet Cavisolu, qui fera le voyage d'Alger à plusieurs reprises. Après avoir échoué à entraîner dans le conflit libyen la Tunisie de Kaïs Saïed, il en sera de même à Alger. Sauf que du côté de la capitale algérienne, on entend jouer pleinement le rôle d'un pays concerné qui a son mot à dire aux meneurs de jeu turcs. Après ce moment d'observation, Erdogan change de fusil d'épaule, car il se voit obligé d'intégrer dans son échiquier de stratégie politique régionale, l'Algérie. Il finira par admettre qu'Alger est un «élément de stabilité et de paix dans la région».
Le Président turc aura vite compris tout l'avantage à tirer d'une bonne intelligence avec les responsables algériens. Le Président turc s'entretiendra avec son homologue algérien à l'occasion de la tenue, en janvier dernier, de la Conférence internationale sur la Libye à Berlin. Prélude à une grande concertation, sachant que l'Algérie est déterminée à tempérer ses ardeurs guerrières ' Elle n'a pas manqué d'exprimer son mécontentement lors de l'intervention de l'aviation turque aux côtés des milices de Tripoli. Mais Erdogan ne réagit pas pour autant, et préfère jouer la carte de l'excellence des relations économiques entre les deux pays. Il plaidera d'ailleurs en faveur du développement accru des échanges économiques et commerciaux, et les investissements turcs en Algérie qu'il veut porter à un plus haut niveau étant aujourd'hui à un volume de 3,5 milliards de dollars. Réponse d'Alger par la voix de son Président qui appelle à élever ce montant à 5 milliards de dollars. Dès lors, on comprend pourquoi Recep Tayyip Erdogan n'hésite pas à faire, par deux fois, un crochet par Alger quand bien même c'est pour lui un point de départ de sa campagne africaine.
En effet, la Turquie veut ses parts du marché africain. Nous savons qu'après l'Algérie, le Président turc et l'importante délégation qui l'accompagne atterrissent en Gambie puis au Sénégal, dans la côte-ouest de l'Afrique.
À Ankara, Sabri Boukadoum n'a pas eu à sonder les sentiments de ses hôtes sur la situation au Mali après le coup d'Etat militaire du 18 août dernier. À la presse, il a tenu à dire : «La stabilité du Mali est importante pour l'Algérie .» On ne peut plus être aussi clair. Il ne veut pas que le scénario libyen se répète... à nos portes ! Surtout pas qu'Ankara aille contrecarrer la présence de l'ancienne puissance coloniale dont l'armée, au demeurant, est déployée dans le pays aux prises avec tous les terrorismes. Il se trouve que c'est le cas en Méditerranée orientale. Des incidents entre les forces navales turques et françaises se sont déjà produits au large de la Libye. Chacun argue de son bon droit d'avoir la haute main sur la région. Réduits à de simples pions, les «frères libyens» ne savent plus à quel saint se vouer. Le risque de dérapage est là. Ce qui ne va pas apaiser les hostilités a pour odeur les hydrocarbures.
La concentration des forces belligérantes autour de la ville de Syrte (450 km à l'est de la capitale libyenne), porte d'entrée des terminaux pétroliers, aux mains de troupes du rival, Khalifa Haftar. Ce qui rend les enjeux pétroliers encore plus dangereux, c'est l'annonce par la Turquie de l'exploration et de la découverte d'immenses gisements de pétrole en Méditerranée orientale et qu'elle entend y faire valoir ses droits pleinement et les défendre par tous les moyens, message en direction de la Grèce qui conteste. France et Turquie se regardent comme des chiens en faïence dans cette région. Compte tenu de ses échanges avec le Président français Emmanuel Macron, le chef de l'Etat Abdelmadjid Tebboune, a-t-il aussi chargé Sabri Boukadoum de jouer la médiation entre deux puissances prêtes à en découdre en Méditerranée, la France et la Turquie '
Brahim Taouchichet


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