Algérie

Abecedarius, A quoi bon la pluie ?



Parfois, des écrivains de talent donnent l’impression que le côté simple des choses ne se révèle pas à eux. Le prince des poètes, Ahmed Chawqi (1868-1932), débarquant à Alger dans la première décennie du XXe siècle, s’est senti totalement dépaysé.

Lui qui possédait une double culture, arabe et française, avait oublié, dans la foulée, que le peuple algérien geignait sous la botte du colonialisme français depuis 1980 ans. C’est pourquoi, il considéra comme un grave manquement aux règles de bienséance que de se faire aborder, en sabir, par un petit cireur : m’ssiou, m’ssiou ! Comme si la langue de Tarafa ou d’Abou Tammam se devait d’être dominante sous toutes les latitudes, y compris là où l’on souffre le martyre. Le jour où il a eu à subir les affres d’un exil forcé en Espagne, la vérité, dans sa nudité première, s’offrit à ses propres yeux de poète ayant vécu dans la douceur des palais d’Egypte. Il ne manqua pas alors de relever dans l’un de ses plus beaux poèmes d’exil : « Le malheur fait se réunir les malheureux ! » De son séjour en Algérie qui lui inspira son roman Banquet pour des algues marines, le Syrien Haydar Haydar n’avait rien trouvé de mieux que d’aller fouiner du côté des bas-fonds. Se prenant, à coup sûr, pour Charles Baudelaire, il crut pouvoir faire, à la suite de ce dernier, du grand art avec ce qui est laid à proprement parler. Et dire qu’il s’en est trouvé des plumitifs pour l’épauler sous prétexte que des islamistes lui en voulaient à mort ! Pour le malheur de la grande littérature, l’insulte est devenue de mode un peu partout. Cela ne s’applique pas uniquement à des écrivains du Moyen-Orient, supposés plus proches de nous au plan de l’attache culturelle. Bien d’autres auteurs à travers le monde semblent rater leur cible, ne pas mettre la touche humaine là où il le faut. On s’attendait, par exemple, que John Steinbeck (1902-1968), écrivit quelque chose de substantiel sur son passage en Afrique du Nord lors du débarquement américain de 1942. Or, dans son livre Journal of a War, il s’est contenté, faute d’inspiration peut-être ou d’une approche plus approfondie, de quelques phrases sur la ville de Blida et les blindés faisant route vers le front tunisien. Lui, qui avait suivi les « Okies » dans leur ruée vers la Californie, au milieu des années 1930, et qui avait écrit un beau livre sur son pays, Travels with Charlie, n’est pas arrivé à relever le moindre détail sur la vie d’un peuple opprimé. F. S. Fitzgerald (1896-1940) ne fit pas mieux dans ses nouvelles écrites en Algérie à la fin des années 1920. Ezra Pound (1885-1972), poète à l’érudition fulgurante, a été d’une curiosité troublante pour ce qui est des langues romanes, de la poésie médiévale, des idéogrammes chinois et japonais, mais, la grande culture arabe classique ne sollicita guère son attention. L’humanisme, sous sa forme qui avait prévalu jusqu’au début des temps modernes, aurait-il pris alors un coup de vieux ? Les écrivains, de quelque bord qu’ils fussent, relevaient, avec enthousiasme, maints détails de la quotidienneté de l’être humain où que celui-ci se trouvât. Citons l’exemple d’Ibn Fadhlan et son voyage dans les pays slaves et la Baltique au XIIe siècle, Léon l’Africain et sa Description de l’Afrique, Washington Irving (1783-1859) et ses belles pages sur la présence musulmane en Andalousie, John Reed (1887-1920) et son monumental Les dix jours qui ébranlèrent le monde, Georges Simenon (1903-1989) et sa fameuse dénonciation du colonialisme belge au Congo dans les années trente, Ibn Khaldoun (1332-1406), tout particulièrement son autobiographie et sa rencontre avec Tamerlan, Ambrose Bierce (1842-1914) et son engagement aux côtés des révolutionnaires mexicains et tant d’autres grands auteurs aux yeux de qui la littérature est un humanisme avant tout. A la fin des années 1970, à l’aéroport Houari Boumediène, le regard de Gabriel Garcia Marquez tombe sur un Arabe enturbanné du Moyen-Orient, et aussitôt, il décide, de son propre aveu, de reprendre l’ébauche d’un roman commencé trente ans auparavant. Entré à Cuba où il résidait, il se lance à corps perdu dans l’écriture de son chef-d’œuvre Chronique d’une mort annoncée. Oui, il a suffi d’un regard ! Ernest Hemingway, débarquant en Espagne pour couvrir les péripéties de la guerre civile, et c’est Pour qui sonne le glas qui naît, sous sa plume, trois années plus tard. Louis Aragon (1897-1983) renfloue, en quelque sorte, le prince Boabdil de Grenade dans son poème épique Le fou d’Elsa. Les exemples abondent dans le monde de la création artistique. Le grand compositeur hongrois Béla Bartók (1881-1945), aussitôt rentré d’un voyage au Sud algérien, se met à émailler ses compositions musicales de quelques sonorités et lignes mélodiques du désert. Le peintre Henri Matisse (1869-1954) révolutionne le monde de la peinture avec des formes géométriques déroutantes sur la vie sociale et la baie de Tanger. Le géant Pablo Picasso (1881-1973) donne un statut grandiose à l’Algérie combattante à travers son fameux tableau représentant la militante Djamila Boubacha. Oui, il existe, fort heureusement, des exceptions qui remettent les pendules à l’heure de l’humanisme classique, celui qui faisait dire au grand poète Al Maârri : « A quoi bon la pluie, si celle-ci ne profite pas à toute l’humanité ? »




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